Ils n’ont presque rien inventé pour Les Bronzés : ce que la troupe du Splendid rejouait vraiment à Assinie en 1978

Trois ans. C’est le temps que la troupe du Splendid a passé à animer des séjours au Club Méditerranée avant de poser ses valises à Assouindé, en Côte d’Ivoire, pour tourner ce qui allait devenir un des films les plus cités du cinéma français. Et si les scènes cultes de Jean-Claude Dusse ou de Bernard Morin paraissent aussi vraies, c’est parce qu’elles le sont, presque mot pour mot.

À retenir

  • La troupe a passé trois ans à étudier les vacanciers en tant qu’animateurs du Club Med
  • Les personnages iconiques s’inspiraient de vraies personnes et de vrais événements
  • Le PDG du Club Med a refusé que le tournage se fasse dans ses villages

Des animateurs qui espionnaient leurs propres clients

Avant d’être des stars, Christian Clavier, Michel Blanc, Thierry Lhermitte et leurs camarades étaient des gentils organisateurs comme les autres, payés pour faire danser des vacanciers en pleine crise de la quarantaine ou en chasse du grand amour méditerranéen. La troupe du Splendid a passé trois ans à animer les saisons du Club Méditerranée, durant lesquels elle put à loisir étudier les comportements dans ces centres de vacances, avant d’en tirer sa pièce Amour, coquillages et crustacés, qu’elle joua plus d’un an à guichet fermé. Trois ans d’observation clinique, en somme, planqués derrière un sourire de G.O. pendant que défilaient les mêmes travers, les mêmes drames de bord de piscine, les mêmes tentatives de séduction ratées.

Le matériau était tellement dense qu’il a d’abord nourri une pièce de théâtre avant même d’imaginer un film. C’est en 1977 que survient le moment charnière de leur carrière avec la création d’Amours, coquillages et crustacés, une pièce brillante qui se déroule dans un club de vacances et met en scène avec un humour féroce les relations entre vacanciers et animateurs. Le succès est tel que le producteur Yves Rousset-Rouard, qui n’est autre que l’oncle de Christian Clavier, y voit immédiatement un potentiel cinématographique. Séduit par la pièce, il décide d’en faire une adaptation cinématographique.

Jean-Claude Dusse, Michel Blanc et les vrais râteaux de la vie

Ce qui frappe, avec le recul, c’est l’aveu que les acteurs eux-mêmes ont fini par faire sur l’origine de leurs personnages. Pas de fiction pure, mais des morceaux de vie recyclés en gags. Les gags du film s’inspirent de situations parfois vécues dans les années 70, au cours desquelles le Club Med est un grand succès sur les plages de l’Afrique et de la Méditerranée, et devant les clients duquel se produit régulièrement la troupe du Splendid, encore inconnue, mais dont les acteurs ont gardé des anecdotes. chaque échec cuisant de drague, chaque humiliation devant les autres vacanciers, avait déjà été vécue une première fois, en vrai, sur une vraie plage.

Le cas le plus frappant reste celui de Michel Blanc. Le comédien, disparu en octobre 2024, l’a confirmé sans détour des décennies plus tard : il s’est inspiré de ses propres expériences de rejets avec les femmes sur le plan sentimental, tandis que le rôle de séducteur accompli joué par Thierry Lhermitte s’inspire aussi de son passé. Deux facettes opposées d’une même réalité de terrain : celui qui rate systématiquement ses approches et celui pour qui tout semble couler de source. Le Splendid n’a rien inventé côté psychologie amoureuse, il a simplement redistribué les rôles que la vraie vie leur avait déjà attribués.

Même Bourseault, l’animateur increvable et un brin ridicule du film, a un modèle bien réel. Le personnage est inspiré de Michel Leeb, que la troupe du Splendid a rencontré en Grèce, alors que ces derniers faisaient un bide avec leur pièce face à un public étranger qui n’y a rien compris, tandis que Leeb, lui, cartonnait avec un sketch dans lequel il prononçait « Bip Bip » et le public répondait « Bêêêê ! » Une soirée de jalousie professionnelle transformée, quelques années plus tard, en personnage de comédie.

Assouindé plutôt que le vrai Club Med, un hasard de production

Le tournage aurait pu se dérouler dans un vrai village Club Med, décor naturel puisque c’est là que tout avait commencé. Mais le patron de l’enseigne n’a rien voulu savoir. Gilbert Trigano, PDG du Club Med, voit d’un mauvais œil la thématique du film reposant sur la triple obsession de la nourriture, de l’amusement obligatoire et du sexe, qui gouverne le séjour et fait passer l’inconfort relatif des cases, si bien qu’il refuse que le tournage ait lieu dans un de ses villages. Un comble : l’homme qui avait vu passer la troupe pendant trois saisons refusait, en creux, de reconnaître son propre univers dans le miroir qu’elle lui tendait.

La production s’est donc rabattue sur un village voisin, à quelques centaines de mètres du vrai club. La production s’est reportée sur un village ivoirien classique qui se trouve à quelques centaines de mètres à Assouindé, un village avec quelques lieux de restauration et quelques buvettes destinés aux Abidjanais le week-end, qui n’était pas destiné à être un club et n’avait aucun hébergement hôtelier. Il a donc fallu tout construire ou presque, décors, cases, ambiance de club, dans un lieu qui n’avait jamais eu vocation à accueillir le moindre touriste. La déformation du nom du village a d’ailleurs traversé les décennies puisque « Bienvenue à Galassouinda » a été repris dans la chanson du film, clin d’œil discret au vrai lieu de tournage planqué derrière le nom fictif de Galaswinda.

Sur place, l’ambiance était à l’opposé du tournage laborieux qu’on imaginerait pour un premier film à petit budget. Un témoin de l’époque, envoyé du magazine Première, avait été frappé par ce qu’il observait : « De mémoire de technicien, de comédien (et de journaliste !), on n’avait jamais vu d’aussi bonne ambiance sur un tournage. » Soixante jours de tournage, sous la houlette de Patrice Leconte, jeune réalisateur encore marqué par l’échec de son précédent film, qui dirigeait la bande la plus survoltée du cinéma français de l’époque en amateur d’exploration coloniale, chapeau et bermuda compris.

Une pièce si bien rodée qu’elle a facilité le tournage

Reste une question : comment un film au budget serré, sans acteurs connus, tourné en soixante jours à l’autre bout du monde, a-t-il pu devenir aussi culte ? La réponse tient en partie à cette expérience scénique accumulée pendant des mois. Ces jeunes comédiens déjà rompus aux ambiances de plateau possédaient en prime une connaissance parfaite des personnages qu’ils avaient interprétés sur scène, ce qui donne un tournage facile, heureux, euphorique même. Jouer Jean-Claude Dusse ou Bernard Morin ne demandait aucun effort de composition : ils l’avaient déjà fait des centaines de fois devant un vrai public, dans une vraie salle, avant même qu’une caméra ne soit braquée sur eux.

Le film n’a pourtant pas fait l’unanimité à sa sortie. La critique a plutôt boudé, à l’image de L’Express qui titrait sur des « Bronzés un peu pâles », quand Robert Chazal, dans France-Soir, restait sur sa réserve. Mais le public, lui, a suivi : l’œuvre cumule en définitive près de quatre cent mille entrées à Paris, un peu plus de deux millions trois cent mille dans la France entière. De quoi transformer sept amateurs de café-théâtre parisien en visages familiers de tout un pays, et faire d’un village de pêcheurs ivoirien abandonné depuis 2005 un lieu de pèlerinage improbable pour tous ceux qui connaissent encore la scène du sac de couchage sur la plage par cœur.

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