Un dimanche de décembre 1966, la France entière découvre un chef d’orchestre acariâtre et un peintre en bâtiment obligés de fuir ensemble à travers la France occupée. Le résultat dépasse tout ce que le cinéma français avait connu jusque-là : 17 275 169 entrées, un chiffre si énorme qu’il faudra attendre quarante-deux ans pour le voir tomber. La Grande Vadrouille n’est pas seulement un succès populaire, c’est un phénomène statistique que personne n’a réussi à égaler pendant plus de quatre décennies.
À retenir
- Un record si colossal qu’il a fallu quatre décennies pour le voir tomber
- Les critiques détestaient ce film que le public adorait massivement
- Le secret de cette invincibilité réside dans une logistique oubliée
Un démarrage qui explose tous les compteurs
Le film sort le 8 décembre 1966 sur seulement six salles parisiennes. Rien d’exceptionnel à ce stade : 102 869 entrées lors du premier week-end. Mais la mécanique s’emballe très vite. Dès la deuxième semaine, la diffusion passe à 34 salles à travers la France, une stratégie inhabituelle pour l’époque, et le film engrange 335 692 entrées. Deux semaines plus tard, projeté dans 118 salles, il franchit un cap qui semblait alors inaccessible : les 5 millions d’entrées en seulement 9 semaines, quand Le Corniaud, pourtant lui-même un carton, avait eu besoin de 26 semaines pour y parvenir.
Le vrai choc arrive fin décembre 1966. Sur la semaine du réveillon, le film cumule 1 009 597 entrées sur seulement 95 salles, une performance jamais vue jusque-là dans l’histoire du box-office français. Pour mesurer l’écart avec le reste de la concurrence, il suffit de comparer avec le deuxième film de la semaine : 258 170 entrées, sur 49 salles. La Grande Vadrouille écrase littéralement le marché, à une époque où le film qui a eu le plus d’entrées sur toute l’année 1966 n’en a eu que 3,5 millions. en une seule semaine de fêtes, le film fait presque un tiers du total annuel du deuxième meilleur film de l’année.
Pourquoi ce succès reste inexpliqué
Techniquement, rien ne prédestinait le film à un tel raz-de-marée. C’était une grosse production, certes, mais une comédie parmi d’autres dans une décennie déjà riche en cartons populaires. La réunion du tandem Bourvil et de Funès sous la direction de Gérard Oury, également réalisateur du Corniaud, était attendue avec intérêt, mais personne n’anticipait une telle ampleur. La propre scénariste du film, Danièle Thompson, fille de Gérard Oury, le confirme sans détour : « On était attendus au tournant après le succès du Corniaud. Jamais on n’a imaginé que le succès pourrait être encore plus grand ».
Le contexte historique joue sans doute un rôle. Vingt ans seulement après la guerre, aborder l’Occupation sous l’angle du rire relevait presque de l’audace. Un chroniqueur de l’époque, cité dans une étude universitaire consacrée au film, résume bien ce basculement culturel : « Il a fallu plus de vingt ans pour qu’on ose rire d’une époque si cruelle ». Pourtant, la critique de l’époque était loin d’être unanime. Les Cahiers du Cinéma tirent à boulets rouges dès janvier 1967, qualifiant le film de « probablement le film le plus minable de l’année, consternante farce rétrograde », quand Le Monde se montre nettement plus indulgent, jugeant « qu’on ne saurait refuser sa sympathie à un divertissement dominé par un constant souci de qualité ». Un tel écart entre le désamour critique et l’engouement populaire massif reste, encore aujourd’hui, l’une des énigmes de l’histoire du box-office français. Le public, lui, a tranché sans appel, et c’est bien lui qui écrit les records.
Quarante-deux ans avant la chute
Le record tient une génération entière. Sorti en salles le 8 décembre 1966, le film a détenu pendant 42 ans le record du nombre d’entrées pour un film français, avant d’être détrôné en 2008 par Bienvenue chez les Ch’tis, avec 20,5 millions d’entrées. Trois ans plus tard à peine, en 2011, Intouchables prend la deuxième place avec 19,5 millions d’entrées, reléguant La Grande Vadrouille au rang de troisième plus gros succès français de tous les temps. À l’échelle mondiale tous films confondus, le classement évolue aussi : le film reste aujourd’hui le cinquième plus gros succès de tous les temps en France, derrière la version 1997 de Titanic, Bienvenue chez les Ch’tis, Intouchables et Blanche-Neige et les Sept Nains.
Ce qui frappe, c’est la vitesse à laquelle le record est finalement tombé une fois que le mur s’est fissuré. Deux comédies françaises, sorties à trois ans d’intervalle, ont suffi à effacer quarante-deux années d’invincibilité. La comparaison brute des chiffres masque toutefois une réalité démographique : la France comptait 48,5 millions d’habitants en 1965, contre 63,6 millions en 2013. Rapporté à la population, l’exploit de 1966 garde presque toute sa saveur : le coefficient de fréquentation de Bienvenue chez les ch’tis est de 0,33 place par habitant, contre 0,35 pour La Grande Vadrouille. proportionnellement à la population française de l’époque, le film d’Oury reste probablement encore devant tous ses successeurs.
Il y a aussi un détail que peu de spectateurs connaissent : ce total de 17,27 millions n’a pas été réalisé en quelques semaines, contrairement à ce que la légende laisse parfois penser. La Grande Vadrouille a réalisé ses 17,27 millions d’entrées au bout de deux ans, à une époque où la première exploitation en salles durait beaucoup plus longtemps qu’aujourd’hui. Un film pouvait alors rester à l’affiche des mois, parfois des années, quand les cartons actuels s’essoufflent souvent en quelques semaines faute de salles disponibles. Ce simple détail logistique explique en partie pourquoi personne n’a réussi à reproduire une telle performance avant l’ère des multiplexes et des cartes illimitées.
Sources : voyage-en-liberte.fr | fr.wikipedia.org