Un chiffre à retenir avant tout : 20 489 303 entrées. C’est le score de Bienvenue chez les Ch’tis, la comédie de Dany Boon sortie en 2008, qui reste depuis cette date le film français le plus vu de tous les temps dans les salles hexagonales, devant Intouchables, devant les Astérix et devant Avatar. Un record qui tient depuis dix-huit ans et que peu de spectateurs associent spontanément à un tournage réalisé dans le Nord, à Bergues loin des studios parisiens et des blockbusters hollywoodiens.
À retenir
- Un chiffre que 9 spectateurs sur 10 ignorent concernant le vrai champion du box-office français
- Pourquoi tout le monde se trompe en nommant Intouchables comme le plus gros succès du cinéma français
- Comment une petite ville du Nord a produit le phénomène cinématographique le plus durable de France
Le classement que tout le monde se trompe en récitant
Demandez autour de vous quel est le plus gros succès du cinéma français : neuf personnes sur dix répondront Intouchables, parfois Bienvenue chez les Ch’tis, rarement les deux dans le bon ordre. Les chiffres officiels sont pourtant sans appel. Bienvenue chez les Ch’tis totalise 20 489 303 entrées, contre 19 490 688 pour The Intouchables, 17 317 745 pour La Grande Vadrouille et 14 967 407 pour Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre. Le film de Dany Boon devance donc largement celui d’Olivier Nakache et Éric Toledano, malgré le succès planétaire de ce dernier.
Seul un film garde une longueur d’avance sur les Ch’tis dans l’absolu : Titanic, toutes nationalités confondues, avec ses 22,3 millions d’entrées. Mais dès qu’on parle de production française, la comédie de Dany Boon trône seule au sommet. Quant à Avatar, souvent cité en exemple de raz-de-marée planétaire, il plafonne à 15 340 969 entrées dans l’Hexagone, soit cinq millions de moins que le duo Kad Merad-Dany Boon. Une différence énorme, l’équivalent d’une ville comme Lyon qui serait allée voir un film et pas l’autre.
Comment une comédie tournée dans le Nord a détrôné un monument
Pendant des décennies, le trône appartenait à un autre duo culte. La Grande Vadrouille avait totalisé 17,27 millions d’entrées, un record absolu pour le cinéma français, qui a tenu pendant trente ans, jusqu’à ce que Titanic le détrône en 1998. Le film de Gérard Oury, porté par Bourvil et Louis de Funès, avait même gardé son statut de référence pendant plus de quarante ans dans l’imaginaire collectif, avant que deux comédies populaires ne viennent bousculer la hiérarchie coup sur coup, en 2008 puis en 2011.
Le phénomène Ch’tis, lui, s’est construit à une vitesse rare. Le film réalise le meilleur démarrage du cinéma français, détrônant Les Bronzés 3 pour la meilleure première semaine du box-office français avec 4 458 837 entrées contre 3 906 694. Le bouche-à-oreille a fait le reste : le film dépasse les vingt millions de spectateurs en France dès le 20 mai 2008, soit trois mois à peine après sa sortie nationale. Un rythme que même Intouchables, sorti trois ans plus tard, n’a jamais réussi à égaler sur la durée, malgré un démarrage lui aussi spectaculaire.
Et c’est justement là que le malentendu prend racine. Intouchables a dépassé La Grande Vadrouille, longtemps considérée comme l’étalon du box-office français, mais il est resté en dessous des 20,5 millions des Ch’tis. Le film d’Omar Sy a conquis le monde entier, avec un succès à l’international que Dany Boon n’a jamais approché ; mais sur le seul territoire français, sur le terrain des entrées en salle, il reste deuxième. Une nuance que les articles et discussions de comptoir effacent trop souvent.
Bergues, la petite ville du Nord qui a changé le cinéma français
Le tournage, lui, n’a rien eu d’un blockbuster international. Le tournage du film s’est principalement déroulé dans la ville de Bergues, en mai et juin 2007, une commune de moins de 4 000 habitants du département du Nord, à quelques kilomètres de Dunkerque. Dany Boon, natif d’Armentières, a choisi cette cité fortifiée pour son beffroi et ses façades en brique, quitte à commettre un léger raccourci culturel : le choix de Bergues comme lieu de tournage principal n’est pas vraiment adéquat d’un point de vue historico-linguistique, puisque la ville est de culture flamande et non ch’timie. Un détail que le grand public a largement ignoré, tant le film a fonctionné comme une déclaration d’amour collective au Nord-Pas-de-Calais.
L’anecdote la plus savoureuse concerne le fameux bureau de poste du film. Le « vrai » bureau de poste de Bergues n’a pas eu l’autorisation de prêter ses locaux pour le tournage, et la « fausse » poste utilisée est un ancien local de Gaz de France, situé plus au nord de la ville. Depuis, la ville vit toujours en partie sur cet héritage cinématographique, avec des circuits touristiques dédiés aux amateurs du film venus des quatre coins de la France, et parfois de plus loin.
Un record encore hors de portée
Depuis 2008, aucune comédie française n’est venue sérieusement menacer ce sommet. Le phénomène le plus récent, Un p’tit truc en plus d’Artus, avait pourtant électrisé les salles en 2024 avec un démarrage impressionnant, décrit par les professionnels comme « un des plus gros premiers jour de tous les temps pour une comédie française, derrière les 558 000 entrées de Bienvenue chez les Ch’tis ». Mais un feu de paille en salle ne suffit jamais à rivaliser avec vingt millions d’entrées cumulées sur plusieurs mois.
Le paradoxe est là : pendant que les studios misent sur des franchises internationales, des suites d’Astérix ou de nouveaux Avatar, c’est une comédie régionale, tournée avec un budget modeste dans une petite ville fortifiée du Nord, qui continue de tenir tête à Hollywood sur le sol français. Combien de temps ce record tiendra-t-il encore, et surtout, quel genre de film aura la capacité de réunir à nouveau autant de générations différentes devant le même écran ?
Sources : cineserie.com | allocine.fr