4 331 370 spectateurs après quatre petits week-ends d’exploitation. C’est le chiffre qui a fait basculer « Un p’tit truc en plus » dans une autre dimension, celle des phénomènes de société qu’on n’explique plus seulement par la sortie en salles. Sorti en salles le 1er mai dernier, en quatre week-ends d’exploitation, le film devient tout simplement le plus gros succès cinéma de l’année 2024, cumulant plus de 4 millions d’entrées. Un score qui, à l’époque, semblait déjà énorme. Il n’était que le début d’une avalanche.
Premier long métrage réalisé par Artus, humoriste connu du grand public mais totalement inexpérimenté derrière une caméra, cette comédie sur le handicap n’avait rien d’un projet calibré pour cartonner. Le film suit Paulo et « La Fraise » qui sont en cavale après un braquage et trouvent refuge dans une colonie de vacances pour personnes en situation de handicap, où ils se font passer pour un pensionnaire et son éducateur spécialisé. Un pitch de comédie populaire classique. Mais le traitement, lui, ne l’était pas.
À retenir
- Un premier réalisateur inexpérimenté affronte les plus grands studios : comment a-t-il remporté cette bataille ?
- 10 millions de spectateurs en quelques mois : quel événement cinéma n’avait pas connu ce phénomène depuis une décennie ?
- Un film jugé trop risqué par tous les producteurs devient le record absolu : qu’ont-ils tous raté ?
Un démarrage qui a tout de suite affolé les compteurs
Le jour de sa sortie déjà, quelque chose clochait dans les statistiques habituelles. Le jour de sa sortie, la comédie avait déjà enregistré le meilleur démarrage de l’année avec 279 635 entrées pour son premier jour d’exploitation, un score qui s’agissait également du meilleur démarrage d’un film français depuis « Astérix et Obélix : l’Empire du milieu », sorti l’année précédente. Un démarrage de blockbuster pour une comédie tournée avec un budget de production modeste et un casting mêlant acteurs confirmés et comédiens amateurs en situation de handicap.
Ce qui frappe, c’est le contexte dans lequel ce raz-de-marée s’est produit. Alors que les salles de cinéma françaises traversaient une période compliquée, notamment en lien avec les grèves hollywoodiennes de 2023 qui ont retardé de nombreuses sorties américaines, le film d’Artus a fait exactement l’inverse de ce qu’on attendait d’une industrie convalescente. Il a rempli les salles alors que tout le monde annonçait une année creuse.
Trois semaines plus tard, le film détrône carrément « Dune : deuxième partie » du sommet du box-office annuel. Du côté des plus grands succès de l’année, la comédie d’Artus passe même devant « Dune : Deuxième Partie », qui a enregistré 4,10 millions de billets vendus depuis sa sortie le 28 février dernier. Face à un blockbuster de science-fiction porté par des dizaines de millions de dollars de marketing, une comédie française au budget modeste finit devant. C’est le genre de résultat qui fait mentir tous les pronostics des distributeurs.
Dix millions d’entrées, un seuil qu’aucun film français n’avait franchi depuis une décennie
La suite ressemble presque à une progression irrationnelle. Deux mois et demi après sa sortie, la comédie a désormais attiré 9 096 261 spectateurs dans les salles hexagonales. Puis, symboliquement, le cap tombe le jour de l’anniversaire d’Artus. « Un p’tit truc en plus », la comédie d’Artus portée par des acteurs en situation de handicap, a déjà attiré en salles plus de 10 millions de spectateurs, devenant ainsi le plus grand succès du cinéma français depuis 10 ans, et l’humoriste s’est réjoui que ce cap tombe le jour de ses 37 ans.
Ce dixième-million n’est pas un chiffre anodin dans l’histoire du cinéma français. Jusqu’à « Un p’tit truc en plus », le long-métrage porté par Christian Clavier et Chantal Lauby et ses 12,3 millions d’entrées était le dernier film français à avoir atteint ce seuil. On parle de « Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? », sorti en 2014. Dix ans se sont écoulés entre les deux films. Dix ans pendant lesquels aucune comédie tricolore, malgré des castings de stars et des budgets confortables, n’avait réussi à réunir un tel public. C’est cette statistique précise qui rend le phénomène Artus si singulier : ce n’est pas juste un succès, c’est la fin d’une disette.
Le record absolu pour un premier film, devant « Emmanuelle » et « Les Trois Frères »
Le plus vertigineux reste sans doute la comparaison avec les autres débuts de réalisateurs. Artus est devenu grâce à ce succès le réalisateur français ayant généré le plus d’entrées pour un premier film, devant Just Jaeckin et ses près de 8,9 millions de tickets en 1974 pour « Emmanuelle ». Cinquante ans séparaient ces deux records. Un film érotique culte des années 70 et une comédie familiale sur le handicap tournée dans le Vercors : les deux extrêmes du cinéma populaire français, réunis par une même statistique.
Autre référence balayée au passage : « Les Trois frères », autre première réalisation, celle des Inconnus, qui avait attiré 6 671 066 personnes en salles. Là encore, un écart de plusieurs millions d’entrées en faveur d’Artus. Aucun premier film, dans l’histoire récente du cinéma français, n’avait jamais rassemblé un public aussi large dès son coup d’essai derrière la caméra.
Le paradoxe, c’est que ce triomphe n’allait pas de soi. Ce succès a des allures de revanche pour Artus, qui a peiné à trouver un producteur pour financer ce premier film qui revendique de rire avec les personnes en situation de handicap et non à leurs dépens. Un projet longtemps jugé trop casse-gueule commercialement, porté par un humoriste sans expérience de mise en scène, avec des acteurs amateurs en situation de handicap dans des rôles centraux. Aucun studio ne misait dessus. Le public, lui, a tranché autrement.
Fin 2024, le long métrage entre dans le top 20 des plus gros succès de l’histoire du cinéma français, un classement où figurent des monuments comme « Bienvenue chez les Ch’tis » ou « La Grande Vadrouille ». Reste une question qui dépasse le simple compteur d’entrées : est-ce que ce succès ouvre vraiment la voie à d’autres comédies portées par des acteurs en situation de handicap, ou restera-t-il l’exception qui confirme la règle d’une industrie encore frileuse sur ces sujets ?