Pourquoi les spectateurs qui découvrent Le Grand Bleu aux États-Unis n’entendent jamais la musique d’Éric Serra

Un dauphin qui ramène le héros à la surface. Une fin heureuse là où l’original choisit l’ambiguïté et l’abîme. Et surtout, une bande-son totalement différente : quand Le Grand Bleu sort aux États-Unis le 19 août 1988, les notes planantes et électroniques d’Éric Serra ont disparu, remplacées par une partition signée Bill Conti, le compositeur de Rocky. Aucune erreur de montage, aucune rumeur : le distributeur américain du film décide de remplacer la musique d’Éric Serra par une autre, et c’est Bill Conti qui se charge donc de la musique pour la version américaine du film.

À retenir

  • La musique originale d’Éric Serra a été entièrement remplacée pour la sortie américaine, mais pourquoi ?
  • Le film américain diffère radicalement : montage raccourci, scènes supprimées, et une fin radicalement différente
  • Pendant que l’Europe vivait un triomphe avec Serra, les États-Unis ignoraient ce qui allait devenir un classique

Une décision de distributeur, pas de réalisateur

Luc Besson n’a jamais choisi ce remplacement. Interrogé des décennies plus tard sur cette substitution, Éric Serra lui-même n’a pas mâché ses mots. Pourquoi sa musique a-t-elle été remplacée par celle de Bill Conti dans la version américaine ? Encore une idée brillante des distributeurs, alors que la musique cartonnait, ils ont pourtant souhaité la modifier. La raison tient presque à une question de communication marketing : ils voulaient des noms américains au générique, et la seule chose qu’il pouvait modifier au dernier moment, ce n’était pas un acteur, mais la musique.

Du côté des critiques spécialisés, une autre explication circule, plus artistique celle-là. Le style électronique et planant de Serra aurait été jugé trop en avance sur son temps pour le public américain de la fin des années 80. Pour la sortie du film aux États-Unis, les distributeurs américains décidèrent de remplacer la musique d’Eric Serra par une toute nouvelle partition composée par Bill Conti, considérant que la musique de Serra sonnait trop moderne et était peu accessible pour le public américain. Un choix que beaucoup d’amateurs de cinéma qualifient aujourd’hui d’erreur de jugement, tant la partition de Serra est devenue indissociable de l’identité du film en Europe.

Deux films en un, littéralement

La musique n’est d’ailleurs que la partie visible de l’iceberg. Le montage lui-même diffère radicalement selon la version. La version française originale de 132 minutes possède une musique composée par le compositeur habituel de Luc Besson, Éric Serra, tandis que la version américaine dure 118 minutes et a été remontée avec une nouvelle musique de Bill Conti. Quinze minutes de différence, ce n’est pas anodin sur un film de deux heures : des scènes entières de contemplation sous-marine, des respirations narratives, ont été sacrifiées au montage pour un rythme jugé plus américain.

Mais le changement le plus commenté reste la fin. Les versions française et européenne se terminent avec Jacques qui repart nager avec le dauphin, après avoir atteint une profondeur à laquelle il ne peut survivre, tandis que dans la version américaine, une fin plus heureuse a été ajoutée, où le dauphin ramène Jacques à la surface. Deux visions du monde s’affrontent en une poignée de secondes : l’une assume le vertige métaphysique et la tragédie poétique du plongeur happé par l’appel du bleu, l’autre rassure le spectateur avec un happy end en bonne et due forme. Une chronique culturelle a d’ailleurs résumé ce choix américain comme un happy end qu’on peut juger décevant, ôtant à son personnage sa complexité et la fin qu’il semblait s’être choisie tout au long de l’histoire.

Le paradoxe d’une bande originale culte… sauf outre-Atlantique

Ironie de l’histoire : pendant que les Américains découvraient un Big Blue amputé et sous cloche musicale signée Conti, l’Europe vivait un raz-de-marée. La bande originale de Serra n’a pas simplement accompagné un succès, elle l’a amplifié. Vingt-cinq ans après, le film est pourtant devenu l’un des classiques du cinéma français, un succès dû en partie à sa bande-originale vendue à plus de trois millions d’exemplaires. Trois millions de galettes vendues pour une musique de film à la fin des années 80, c’est un score que peu de compositeurs de l’époque peuvent revendiquer, tous genres confondus.

La reconnaissance critique a suivi la même trajectoire. Pour ce film, Serra remporte en 1989 une Victoire de la musique, le César de la meilleure musique originale et le Grand Prix de la réalisation audiovisuelle de la SACEM. Aux États-Unis en revanche, le film peine à convaincre : distribué par Weintraub Entertainment Group puis Columbia Pictures, il ne rapporte que 4 millions de dollars dans le monde, quand la France seule compte 9,2 millions d’entrées en salles. Difficile de dire si la musique de Conti a plombé ou sauvé la sortie américaine, mais le contraste entre les deux accueils reste saisissant.

Reste que la partition de Bill Conti n’a, à ce jour, jamais connu de sortie commerciale officielle et complète : elle circule surtout sous forme de raretés entre collectionneurs et sur des forums spécialisés, un statut presque underground pour la musique d’un blockbuster américain de studio. Pour retrouver la version originale voulue par Besson et Serra, la martingale reste simple : privilégier l’édition longue ou la version internationale disponible en Blu-ray, celle où le Grand Bleu respire encore à son rythme électronique et mélancolique. Un ciné-concert organisé à La Seine Musicale en 2018 pour les trente ans du film avait d’ailleurs permis à Serra de rejouer sa partition en direct, preuve que le vrai visage sonore du film n’a jamais quitté le cœur du public français.

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