Un train qui déraille au box-office : voilà comment on pourrait résumer l’histoire de La Grande Vadrouille. Sorti en 1966, ce film a régné sans partage sur les salles françaises pendant plus de trois décennies. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas une autre comédie qui a fini par le détrôner, mais un mélodrame américain avec un paquebot et un iceberg : Titanic.
À retenir
- Un film sort en 1966 et conquiert les salles françaises de manière inattendue
- Il règne sans partage pendant 32 ans avec des chiffres qui semblaient intouchables
- Un événement cinématographique mondial finit par le détrôner d’une manière surprenante
Un raz-de-marée dès sa sortie
Le 8 décembre 1966, personne n’imagine encore l’ampleur du phénomène qui s’apprête à déferler sur les cinémas français. Le film sort le 7 décembre sur six salles parisiennes, avec 102 869 entrées, un démarrage déjà solide pour l’époque. Mais la vraie surprise arrive la semaine suivante : dès la deuxième semaine, le film est diffusé sur 34 salles à travers la France, une stratégie de distribution audacieuse qui casse les codes habituels de l’exclusivité parisienne.
Le vrai exploit se joue fin décembre. À la toute fin de 1966, « La grande vadrouille » réussit l’exploit de franchir le million d’entrées hebdomadaire pour la première fois dans l’histoire du box-office français, avec 1 009 597 entrées sur seulement 95 salles. Pour donner une idée du gouffre qui se creuse avec la concurrence, le second film n’atteint que 258 170 entrées cette même semaine, sur 49 salles. Un écart digne d’un match de boxe où l’un des adversaires ne monterait même pas sur le ring.
Le succès dépasse largement les salles obscures. Le film connaît un succès tel qu’il est projeté au palais de l’Élysée face au général de Gaulle, qui, selon la légende, ne manque pas de rigoler, mais visiblement moins que ses petits-enfants, présents ce jour-là. Une anecdote qui en dit long sur la manière dont Bourvil et Louis de Funès ont réussi à traverser toutes les strates de la société française, du gamin des faubourgs au chef de l’État.
Trente ans de domination presque totale
La carrière du film ne s’arrête pas après quelques mois. Sa dernière apparition dans le top 30 date de décembre 1975, neuf ans après sa sortie, quelques semaines avant sa première télédiffusion. Une longévité en salles proprement inédite à cette époque, où la plupart des films s’effacent en quelques mois. Le film passe la barre des 17 millions de spectateurs en septembre 1975 et obtient le titre de film ayant fait le plus d’entrées de l’histoire.
Ce record allait-il un jour tomber ? Personne n’y croyait vraiment. Ce record a paru totalement inaccessible durant près de trente ans, alors que la fréquentation annuelle des salles était en baisse régulière. Plus le temps passait, plus l’exploit paraissait hors d’atteinte, puisque le public boudait de plus en plus les cinémas au profit de la télévision, puis du magnétoscope.
Le total final se stabilise autour de 17,27 millions d’entrées au bout de deux ans, un chiffre qui allait rester gravé dans le marbre du box-office français jusqu’à la toute fin du XXe siècle. Comparé à la population française de l’époque, environ 48,5 millions d’habitants, cela représente un Français sur trois qui s’est déplacé pour voir Bourvil et de Funès crapahuter à travers la France occupée.
Le vrai coupable : un paquebot, pas une comédie
C’est là que l’histoire prend un tour inattendu. On aurait pu s’attendre à ce qu’une autre grosse comédie populaire française vienne chiper la couronne. Il n’en est rien. Il a fallu attendre la sortie de Titanic pour que La Grande Vadrouille soit officiellement détrônée, la passation s’étant déroulée début avril 1998, trois mois après la sortie du film de James Cameron. Un naufrage fictif venu à bout d’une comédie française insubmersible depuis 1966.
Il faudra ensuite attendre dix ans de plus pour qu’un film français reprenne enfin le flambeau. Avec 17 405 832 billets vendus, Bienvenue chez les Ch’tis s’impose en avril 2008 comme le plus gros succès français de tous les temps dans l’Hexagone, en dépassant les 17 270 676 entrées d’une Grande Vadrouille qu’on croyait intouchable. Une victoire à l’arraché, avec un écart ridiculement faible de moins de 150 000 entrées, soit à peine la fréquentation d’un multiplexe parisien sur une bonne semaine.
Le distributeur du film de Dany Boon ne cachait pas sa satisfaction à l’époque, avec cette formule pleine d’assurance : « C’est formidable. Et maintenant en route pour aller couler le bateau ! » Une allusion directe à Titanic, toujours en tête du classement all-time avec ses 20 758 841 entrées, jamais rattrapées depuis par aucun film, français ou étranger.
Une performance à relativiser (et pas seulement en chiffres bruts)
Comparer des records d’entrées entre deux époques aussi éloignées n’a rien d’évident. La population française a augmenté entre 1966 et 2008, ce qui change mécaniquement le potentiel de spectateurs. En tenant compte de ce facteur démographique, le coefficient de fréquentation de Bienvenue chez les Ch’tis est de 0,33 place par habitant, contre 0,35 pour La Grande Vadrouille. proportionnellement à la population de son époque, le film de Gérard Oury reste, aujourd’hui encore, le film le plus vu par les Français au regard du nombre d’habitants.
Aujourd’hui, La Grande Vadrouille occupe la troisième place au palmarès des films français les plus vus en France, derrière Bienvenue chez les Ch’tis et Intouchables. Un podium qui prouve surtout une chose : dans le cœur du public français, la comédie populaire n’a jamais cessé de faire recette, quelle que soit la décennie. Et si un jour un nouveau film venait bousculer ce classement, gageons qu’il faudrait, lui aussi, un exploit vraiment hors norme pour y parvenir.
Sources : cineserie.com | boxofficestar2.eklablog.com