Tout le monde croit que « Ma sorcière bien-aimée » est la traduction du titre américain : c’est exactement l’inverse qui s’est joué en 1966

Un mensonge de plus de cinquante ans vient de tomber. Tout le monde pense que « Ma sorcière bien-aimée » découle d’une traduction fidèle du titre américain « Bewitched ». En réalité, c’est tout l’opposé : les Français n’ont jamais traduit ce titre, ils l’ont carrément réinventé. Et le résultat n’a plus grand-chose à voir avec l’original.

À retenir

  • Pourquoi « Bewitched » (ensorcelée) et « Ma sorcière bien-aimée » racontent deux histoires complètement différentes
  • Comment l’ORTF a rebaptisé les personnages eux-mêmes en 1966 pour rendre la série plus française
  • La raison stupéfiante pour laquelle ce titre réinventé a fonctionné mieux que n’importe quelle traduction littérale

« Bewitched » ne veut absolument pas dire « Ma sorcière bien-aimée »

Reprenons les bases. En anglais, bewitched est le participe passé du verbe to bewitch, qui signifie ensorceler, envoûter. Une traductrice amatrice le résume d’ailleurs très bien en ligne : elle préfère son titre original « Bewitched » qui signifie Ensorcelé. Rien à voir, donc, avec une déclaration d’amour à une sorcière. Le titre américain parle d’un état, celui d’un homme sous l’emprise d’un sort. Le titre français, lui, raconte une romance. Deux intentions, deux ambiances, deux histoires presque différentes racontées à partir de la même série.

Ce grand écart n’est pas un accident de traduction maladroite. C’est un choix. Un choix éditorial assumé par les équipes françaises chargées d’habiller la série pour le public de l’Hexagone, à une époque où les diffuseurs ne se contentaient jamais d’un mot-à-mot. On appelle ça une adaptation, pas une traduction. Et la nuance change tout.

1966 : l’ORTF réécrit la série de fond en comble

La série débarque sur le petit écran américain le 17 septembre 1964. Il faudra attendre près de deux ans pour qu’elle traverse l’Atlantique : en France, une sélection de treize épisodes de la première saison est diffusée à partir du dimanche 17 juillet 1966 sur la première chaîne de l’ORTF. Treize épisodes seulement, sur les trente-six que comptait la saison 1 originale. Un tri sélectif qui en dit long sur la liberté que s’accordait alors la télévision française face aux productions importées.

Le titre n’est que la pointe visible de cette réécriture. Les scénaristes français de l’époque de la francisation vont jusqu’à rebaptiser les personnages eux-mêmes. Darrin Stephens devient Jean-Pierre Stephens, Larry Tate est nommé Alfred Tate tandis que les voisins Abner et Gladys Kravitz deviennent Albert et Charlotte Kravitz. Même la petite Tabitha n’y échappe pas : le nom de Tabitha Stephens est traduit en Tabatha Stephens. ce n’est pas seulement le titre qui a été « francisé » à la volée, c’est l’intégralité de l’univers de la série qui a été retaillé pour sonner plus familier aux oreilles françaises. Le mari mortel de Samantha, dans la version originale, s’appelle Darrin. Chez nous, il devient Jean-Pierre, un prénom aussi français qu’un croissant au beurre. Difficile de faire plus éloigné d’une traduction littérale.

Cette liberté n’a rien d’isolé pour l’époque. La série concurrente américaine I Dream of Jeannie, lancée par NBC pour surfer sur le succès de Samantha, devient chez nous « Jinny de mes rêves », un titre lui aussi largement réinventé plutôt que calqué. Les diffuseurs français des années 60 traitaient les séries américaines comme une matière première à retravailler, pas comme un produit fini à simplement sous-titrer dans une autre langue.

Pourquoi ce choix a si bien fonctionné

« Ma sorcière bien-aimée » sonne comme une caresse. Le mot « bien-aimée » évoque immédiatement la tendresse conjugale, l’amour au quotidien, alors qu’« Ensorcelée » aurait davantage fait penser à un film d’épouvante ou à un thriller surnaturel. Les diffuseurs de l’ORTF ont visiblement misé sur la promesse d’une comédie familiale et romantique, pas sur un récit de sorcellerie inquiétante. Un pari gagnant : la série s’est installée durablement dans le paysage télévisuel français, rediffusée pendant des décennies, de Paris Première à M6 en passant par 6ter.

L’aspect le plus savoureux de cette histoire, c’est que la boucle s’est en partie refermée bien plus tard. Quand la chaîne M6 relance la série dans les années 2000, elle demande explicitement à voir apparaître le titre original aux côtés du titre français : Columbia Pictures France a conservé la version originale en ajoutant Ma sorcière bien-aimée sous Bewitched à la demande de M6. Comme si, après presque quarante ans de vie autonome, le titre inventé par les Français avait fini par devoir cohabiter avec celui qu’il n’avait jamais vraiment traduit.

Ce genre de liberté créative a quasiment disparu aujourd’hui. Les plateformes de streaming internationales imposent désormais des chartes de traduction beaucoup plus strictes, où les titres restent souvent en version originale ou subissent tout au plus un ajustement mineur. « Ma sorcière bien-aimée » appartient à une époque révolue, celle où adapter une série américaine pour la France relevait presque de la réécriture d’auteur. Et si un jour un service de streaming ose retraduire fidèlement le titre original en « Ensorcelée », on peut parier que les nostalgiques hurleront au sacrilège, sans se souvenir que la version qu’ils défendent n’a jamais été une traduction.

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