Philippe Ogouz ne suivait presque jamais le script de Ken le survivant : ce qu’il improvisait au doublage en dit long

« On disait par exemple « tasse à café », et il fallait être le premier à le placer dans une réplique. » Cette anecdote, racontée par Philippe Ogouz lui-même, résume à elle seule ce qui s’est joué pendant deux ans dans un studio du groupe SOFI, entre 1984 et 1986. La voix française de Ken le Survivant ne lisait quasiment jamais le texte tel qu’il était écrit. Dans une interview, Philippe Ogouz explique qu’ils faisaient des sortes de concours, lançant au hasard un mot que chacun tentait d’être le premier à placer. Un jeu d’acteurs devenu, sans qu’ils s’en doutent, un morceau de patrimoine télévisuel français.

À retenir

  • Pourquoi Philippe Ogouz a-t-il refusé de suivre le texte original de Ken le Survivant ?
  • Quels jeux d’improvisation se déroulaient vraiment dans le studio entre les doubleurs ?
  • Comment un doublage imparfait est-il devenu l’une des signatures les plus mémorables de la télévision française ?

Un refus qui a tout déclenché

L’histoire commence par un blocage. Avant même de poser sa voix sur le personnage, Ogouz et son équipe ont visionné la série japonaise originale, ultra-violente, truquée d’imageries qui ont posé problème. Quand il a vu ça, il a dit à son collaborateur qu’avec les autres, ils arrêtaient le doublage de Ken le Survivant, à moins qu’au montage les éléments avec des croix gammées et des insignes nazis soient retirés. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel a d’ailleurs suivi le même chemin de son côté : l’organisme a réagi indépendamment, car des équipes visionnaient tout, et une fois les images vues, ils ont exigé que les passages incriminés soient coupés avant le doublage, car la série s’adressait quand même à un public d’enfants.

Mais le vrai basculement se situe ailleurs. Les doubleurs français n’acceptèrent de s’associer à cette série qu’ils jugeaient ultra-violente et même nazie qu’à la condition d’avoir carte blanche pour s’éloigner des dialogues d’origine. : Ogouz et sa troupe n’ont pas improvisé par fantaisie gratuite. Ils ont posé une condition contractuelle avant de signer. C’est cette clause, presque anodine sur le papier, qui a transformé un shonen ultra-brutal en un objet totalement inédit dans le paysage télévisuel français des années 1980.

Doubler « au kilo », improviser sans filet

Le rythme de production ne laissait de toute façon guère de place au perfectionnisme. D’un côté ça faisait un malheur auprès des enfants, et de l’autre on doublait les épisodes au kilo, et quand il dit « au kilo », c’était vraiment sans s’arrêter. Dans ces conditions, coller au texte japonais traduit mot pour mot relevait presque de la mission impossible, surtout pour une équipe qui n’avait ni le temps ni l’envie de s’y attarder.

Ogouz raconte la méthode sans détour. L’équipe était composée d’acteurs assez habiles pour transformer le texte en direct, c’était de l’improvisation totale : ils n’avaient qu’un texte de base, à partir duquel ils déconnaient complètement, et il disait aux autres acteurs de se lâcher, en veillant juste à ne pas tomber dans la vulgarité. Une seule règle, donc, et pas de censure créative. Le reste s’inventait au micro, épisode après épisode, sans filet et sans relecture.

Ce que confirme un autre témoignage recueilli directement auprès du comédien : ils avaient bien une bande témoin sous les yeux, mais comme ils voulaient surtout pas lire le texte affiché, ils s’en écartaient systématiquement. Une anecdote glanée sur un forum de fans résume bien l’ambiance qui régnait sur le plateau : les conditions du doublage étaient assez extraordinaires, puisqu’en gros, ils finissaient par improviser à peu près tout.

Un doublage devenu culte malgré (ou grâce à) ses excès

Le résultat a longtemps divisé. Certains y voient un manque de respect envers l’œuvre originale, d’autres un coup de génie collectif. Sur un forum spécialisé, un internaute reproche justement à Ogouz d’avoir imposé « l’idée saugrenue d’en faire un doublage parodique », estimant qu’un directeur artistique devrait respecter l’œuvre sur laquelle il travaille. Le débat n’est jamais vraiment tranché, et c’est peut-être ça, le plus intéressant : un doublage capable de fédérer autant qu’il agace, quarante ans après sa diffusion.

Reste que le public, lui, a tranché depuis longtemps. Aujourd’hui, Ken est un truc culte, reconnaît Ogouz lui-même dans cette interview. Et l’homme n’était pas dupe du paradoxe : de toutes les séries sur lesquelles il a pu travailler, c’est vraiment la seule où il a improvisé à ce point-là, au point qu’il croisait encore des gens qui lui disaient l’avoir reconnu comme la voix de Ken. Un rôle secondaire dans sa carrière officielle, devenu malgré lui sa signature la plus populaire auprès de toute une génération biberonnée au Club Dorothée.

Car Ogouz n’était pas qu’un cascadeur du micro capable de dérailler sur commande. Le comédien, décédé le 25 juillet 2019 à Paris, avait aussi une carrière solide et reconnue : voix française régulière de Martin Sheen ou de Patrick Duffy, il avait également prêté sa voix à Dustin Hoffman, Bruce Lee ou John Travolta selon les films, et dirigé pendant huit ans l’Adami, l’organisme qui défend les droits des artistes-interprètes. De quoi rappeler qu’improviser des inepties sur Ken n’était pas un accident de carrière, mais le choix assumé d’un professionnel qui savait exactement où se situait la frontière entre le sérieux du métier et le plaisir de tout envoyer valser, une fois la caméra du micro allumée.

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